Vingt ans d’avance sur l’État : comment une association méconnue avait déjà tout compris de la crise de l’école

               Un rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan publié en août 2026 dresse un constat sévère du niveau scolaire en France. Ce diagnostic, une petite association de professeurs — le GRIP — le porte depuis 2003, avec ses propres manuels et une conviction : à l’heure du tout-numérique, la crise du français et celle des sciences ne font qu’une.

               Il y a un peu plus de vingt ans, en 2003, le professeur Jean-Pierre Demailly, membre de l’académie des Sciences, fondait, avec une poignée de chercheurs et d’enseignants, une association loi 1901 : le Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes (GRIP). Parmi eux figurait Yves Bréchet, qui vient de publier un article dressant un nouveau constat de l’effondrement de l’enseignement scientifique et technique. Ce diagnostic vient d’ailleurs d’être conforté, sur des bases plus larges, par un rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP). Ses membres s’adressaient alors à la représentation nationale par le biais d’une note technique dressant un état des lieux de l’enseignement en France, texte fondateur de l’association. Grâce au soutien de Laurent Lafforgue, médaillé Fields, l’association a pu publier ses premiers manuels. Depuis, envers et contre tout, elle poursuit inlassablement son combat, formulant à chaque changement de ministre des propositions concrètes pour l’école.

               Pascal Dupré, président honoraire de l’association, fut membre de la mission Villani en 2018 ; d’autres membres du GRIP furent également invités à présenter les manuels de mathématiques du primaire. Lors de ces travaux, Cédric Villani a exprimé, à plusieurs reprises, un vif intérêt pour cette collection. Il a par ailleurs indiqué que l’expérimentation « Savoir Lire Écrire Compter Calculer », menée entre 2005 et 2020 dans un certain nombre de classes, méritait d’être évaluée

               Dès 2011, l’association publiait un texte consacré à la crise de l’école et aux moyens d’y remédier — des propositions qui demeurent, aujourd’hui encore, pleinement d’actualité : « la reconstruction de programmes du primaire riches, cohérents et progressifs [est] la priorité des priorités et la condition nécessaire d’une vraie démocratisation de l’enseignement. […] S’y ajoute l’impérieuse et urgente nécessité d’une réforme de la formation des maîtres visant à mettre ceux-ci en capacité de maîtriser l’enseignement des contenus riches, cohérents et progressifs qu’ils auront à transmettre. »

               Ce diagnostic, porté par le GRIP depuis quinze ans, vient de recevoir une confirmation institutionnelle de premier plan. Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan a en effet publié, en août 2026 sous la responsabilité du rapporteur Pierre-Yves Cusset, un rapport intitulé « Niveau scolaire : Éléments de diagnostic et propositions ». Ce rapport constate que les résultats des élèves français se situent aujourd’hui à un niveau globalement moyen, voire faible, en mathématiques et en sciences, avec une dégradation des performances en mathématiques et en orthographe observée sur les trente dernières années. Parmi les pistes explicatives qu’il retient figurent un volume d’enseignement des sciences trop restreint au primaire, une formation initiale et continue des enseignants insuffisante, des effectifs de classe trop élevés, un manque d’attractivité du métier, un investissement public insuffisant, ainsi qu’une multiplication de réformes engagées sans être véritablement évaluées avant d’être remplacées. Le rapport insiste enfin sur un point que le GRIP défend depuis l’origine : la place excessive accordée ces dernières années à la seule participation active des élèves ne doit pas se faire au détriment d’un travail structuré de transmission des connaissances de l’enseignant vers l’élève.

               De fait, depuis sa fondation, le GRIP situe l’origine principale de la crise de l’école dans l’affaiblissement progressif des programmes, en premier lieu ceux du primaire. Amorcé dès les années soixante, ce phénomène, aggravé réforme après réforme et à peine corrigé de loin en loin, a rendu de plus en plus aléatoire la constitution de savoirs rationnels chez les élèves — compromettant, pour le plus grand nombre d’entre eux, l’accès à cette culture élargie qui conditionne la réussite des études ultérieures.

               C’est précisément cette exigence de programmes riches et cohérents que le GRIP a traduite en outils concrets, à travers la collection Compter Calculer, publiée par ses soins pour l’enseignement des mathématiques de la Grande Section au CM2. Conçue sous la houlette du Professeur Jean-Pierre Demailly — qui en a suivi l’élaboration jusqu’à sa disparition en 2022 —, cette collection est l’œuvre de professeurs des écoles et d’enseignants agrégés, parmi lesquels Pascal Dupré, Catherine Huby, Muriel Strupiechonski et Michèle Sabourin. Fidèle à la philosophie fondatrice de l’association, elle introduit dès la Grande Section et le CP l’enseignement simultané des quatre opérations, aborde au cycle 2 l’algorithme classique de la division, puis conduit les élèves de CM à un travail approfondi sur les fractions et les nombres décimaux — une progression pensée comme un tout cohérent plutôt que comme une succession de notions cloisonnées.

               Ce n’est sans doute pas un hasard si ces manuels, nés dans la discrétion d’une petite association de chercheurs et d’enseignants, ont fini par essaimer bien au-delà du cercle de leurs concepteurs. On les retrouve aujourd’hui aussi bien dans des classes de l’enseignement public que dans des établissements privés, sous contrat comme hors contrat ; ils constituent également le support de référence de structures d’enseignement à distance telles que le Cours Griffon, qui les utilise pour ses cours de primaire ;  et ils accompagnent, enfin, de très nombreuses familles ayant fait le choix de l’instruction en famille, comme en témoignent régulièrement des parents-enseignants sur les forums et blogs dédiés à l’école à la maison. Cette diffusion, obtenue sans le relais des grandes maisons d’édition scolaire ni la caution d’aucune instance officielle, ne doit rien au hasard : elle est le fruit d’un bouche-à-oreille nourri par la satisfaction de terrain, celle d’enseignants et de parents constatant, année après année, la solidité des acquis de leurs élèves.

               Mais la réflexion du GRIP ne s’arrête pas aux mathématiques, ni même à ce succès de diffusion. Dès l’origine, l’association rassemble des professeurs de tous niveaux, de la maternelle à l’université, dans le but d’élaborer des programmes scolaires — et les textes qu’elle a rédigés et testés dans les classes du réseau S.L.E.C.C. (Savoir Lire, Écrire, Compter, Calculer) couvrent aussi bien les mathématiques que la grammaire et la géographie, signe que la maîtrise de la langue écrite y occupe, depuis toujours, une place aussi centrale que celle du calcul. Ce travail d’analyse et d’élaboration des programmes doit beaucoup à des figures telles que Michel Delord, professeur de mathématiques, et Guy Morel, professeur de lettres modernes, tandis que l’enseignement de la grammaire y a trouvé, en la personne de Cécile Revéret, professeur certifié de Lettres Classiques, une autorité reconnue aussi bien par les enseignants expérimentés que par les néophytes. Dans ce domaine, le GRIP défend un enseignement structuré et explicite de la lecture, fondé sur l’étude systématique et progressive du code — la relation entre les lettres et les sons —, à rebours des méthodes globales ou semi-globales qui privilégient la reconnaissance visuelle de mots entiers. Cet apprentissage du déchiffrage s’accompagne, dès le CP, d’un travail soutenu et quotidien d’écriture, de copie et de dictée, puis, au fil des années du primaire, d’un enseignement rigoureux de la grammaire reposant sur l’analyse explicite de la nature des mots (nom, adjectif, verbe etc.) et de leur fonction dans la phrase (sujet de tel verbe, complément de tel mot etc.), plutôt que sur une simple imprégnation intuitive de la langue au fil des lectures. Cette exigence, l’association la défend aujourd’hui avec d’autant plus de vigueur qu’elle se heurte à un mouvement de fond : la généralisation, dans les classes, des tablettes, écrans interactifs et applications de toutes sortes, souvent présentés comme des remèdes miracles à la difficulté scolaire, alors même qu’un nombre croissant de voix — chercheurs, neuropsychologues, associations de terrain — mettent en garde contre leurs effets sur l’attention, la mémorisation et l’acquisition des automatismes de lecture et d’écriture. Face à ce tsunami du tout-numérique, le GRIP rappelle qu’aucun écran ne dispense de l’entraînement patient du geste graphique, de la mémorisation orthographique ou de l’analyse grammaticale, et que ces apprentissages, aussi modestes et anciens qu’ils paraissent, demeurent la condition d’un usage réfléchi — et non subi — des outils numériques eux-mêmes. C’est également sur ce terrain que le GRIP a défendu, très tôt et presque seul, une thèse qui commence seulement à infuser plus largement le débat public : la dégradation du niveau en français — vocabulaire appauvri, syntaxe mal maîtrisée, difficulté croissante à formuler un raisonnement structuré à l’écrit comme à l’oral — n’est pas sans lien avec l’effondrement, plus visible et plus commenté, du niveau en sciences. Car comprendre un énoncé de mathématiques, suivre une démonstration ou rédiger un protocole expérimental suppose une maîtrise de la langue — vocabulaire précis, syntaxe logique, capacité à enchaîner des propositions causales — que l’affaiblissement de l’enseignement du français rend, chaque année, plus incertaine. En reliant ainsi la crise de la langue à celle des sciences, là où les diagnostics se sont longtemps construits séparément, le GRIP aura, une fois de plus, anticipé de plusieurs années un constat que d’autres commencent tout juste à formuler.

               Alors que le rapport du HCSP appelle lui-même à mieux évaluer la qualité des manuels et l’effet des réformes sur les résultats des élèves — en mathématiques comme en français —, ce constat de terrain, mûri depuis plus de vingt ans dans la discrétion d’une petite association, prend une résonance particulière.