Liliane Lurçat : L’écriture-lecture, méthode de l’École de la République

Par Liliane Lurçat

Extrait de
La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs.
Liliane Lurçat, François-Xavier de Guibert, 1998.

      La généralisation de l’enseignement primaire n’est pas séparable du projet d’instruire le peuple, il s’agissait de rendre la lecture accessible au plus grand nombre. En suivant le perfectionnement des méthodes qui associent l’enseignement de la lecture à celui de l’écriture, on s’aperçoit qu’il existe un double mouvement dans l’alphabétisation du plus grand nombre. On découvre d’abord que l’enseignement de l’écriture doit être le support de celui de la lecture, ensuite, qu’il est nécessaire de lier le sens au signe dès le début de l’apprentissage, par l’emploi de mots connus des enfants. Je donnerai quelques exemples illustrant ces idées, clairement exprimées par les pédagogues de la Rénovation pédagogique.

      L’importance de l’écriture pour la maîtrise et la conservation de la lecture a d’abord été constatée par des pédagogues expérimentés. Ainsi, en 1741, Py Poulain Delaunay conseille aux parents de  » leur mettre la plume à la main dès qu’ils commencent la lecture et de les faire écrire quelques jeunes qu’ils puissent être » (1). C’est en 1793 que Dupont de Nemours propose à la Convention de renverser l’ancien usage, et de faire commencer l’instruction littéraire par l’apprentissage de l’écriture.

      Pierre Giolitto (2) décrit comment l’école primaire est devenue une réalité pédagogique entre 1815 et 188O, sous l’impulsion de Gréard et de Jules Ferry. Octave Gréard est avec Jules Ferry le créateur de l’école primaire. Il est un des principaux promoteurs du mouvement de Rénovation pédagogique. Ce mouvement a permis l’élaboration d’un système pédagogique qui a caractérisé l’école de la République. Depuis, l’école a subi de nombreuses transformations, notamment au cours des dernières décennies, dont les effets ont été mal analysés, voire même escamotés, et qui ont abouti à la destruction de l’idée même d’enseignement élémentaire.

      Octave Gréard s’insurge contre la méthode alors officielle, consistant à introduire les connaissances l’une après l’autre, la première année d’école étant exclusivement consacrée à la lecture. L’entraînement à la seule lecture l’isole des connaissances et la rend par là-même rebutante. Gréard veut adapter les méthodes de l’enseignement secondaire à l’enseignement primaire. Son projet qui date de 1868, organise l’école en trois cours, les cours élémentaire, moyen et supérieur. Chaque cours doit embrasser un cycle complet d’études, de manière à permettre aux enfants de posséder un ensemble de connaissances à la fin de leur scolarité.

      En ce qui concerne la lecture, le projet de Rénovation pédagogique (Instruction du 15 novembre 1856), affirme qu’il est indispensable d’accéder précocement à la compréhension :  » faire contracter aux élèves l’habitude de ne rien lire sans le comprendre ». Les pédagogues s’élèvent contre la lecture mécanique, on ne doit déchiffrer que des mots signifiants pour l’enfant.

      Dans les écoles mutuelles fondées sur le monitorat d’enfants plus avancés, on employait la méthode d’écriture-lecture, car les pédagogues de l’enseignement mutuel se sont inspirés du sensualisme. Selon les conceptions dont Condillac est à l’origine, on apprend plus facilement à lire aux enfants en activant plusieurs sens simultanément. A partir de 185O, on assiste au développement des méthodes d’écriture-lecture, la leçon de lecture suivant généralement celle d’écriture.

      Dans son article sur la lecture (3), Ferdinand Buisson décrit les différentes étapes qui mèneront à l’enseignement simultané de l’écriture et de la lecture, systématisé sous la Révolution. Dupont de Nemours, cité par Buisson, écrit : « la lecture n’est rien, l’écriture est tout. Historiquement et logiquement, l’écriture précède la lecture. Celui qui sait écrire, sait lire. (…) On ne doit s’embarrasser aucunement de la lecture dont on n’aura plus besoin de faire l’étude, si l’écriture est bien enseignée. »

Cuissart, directeur d’école, a élaboré une méthode très populaire (4), à la suite du rapport de Ferdinand Buisson à Vienne. L’écriture vient au secours de la mémoire, écrit-il, l’enfant retiendra mieux la forme d’une lettre quand il l’aura écrite.

      Pauline Kergomard, l’une des créatrices de l’école maternelle, écrit en 1886 (5) : « un des procédés les plus rationnels, c’est celui de la lecture et de l’écriture simultanées ». Elle dit aussi, parlant de l’écolier :  » qu’il n’apprenne à lire que des mots qu’il peut comprendre, que des mots qu’il peut prononcer ». Ainsi, l’écriture-lecture est associée au sens, elle est associée au langage oral dès le départ. L’écriture tient une place privilégiée, car  » écrire fait découvrir la lecture au lieu de l’imposer ». L’article 17 du Règlement des écoles maternelles du 2 août 1881 est ainsi rédigé : « La lecture et l’écriture seront, autant que possible, enseignées simultanément ».

      Les travaux de Maria Montessori (6) s’inscrivent également dans la tradition sensualiste. Pour enseigner les enfants arriérés, elle s’initie aux méthodes d’Itard et de Seguin. Le matériel de Montessori, ainsi que sa démarche, reprennent la méthode de Seguin : « Conduire l’enfant de l’éducation du système musculaire à celle du système nerveux et des sens (…) de l’éducation des sens aux notions, des notions aux idées, des idées à la morale ». Maria Montessori applique cette méthode à l’apprentissage de l’écriture et de la lecture des jeunes enfants de l’âge de l’école maternelle : « L’expérience m’a menée à faire une distinction bien nette entre l’écriture et la lecture. Les deux acquisitions ne sont pas simultanées, l’écriture précède la lecture (…). Notre méthode pour l’écriture prépare la lecture de façon à en rendre les difficultés presqu’insensibles ». Dans un premier temps, les sensations visuelles et tactilo-musculaires sont associées au son alphabétique. On fait toucher à l’enfant, dès l’âge de quatre à cinq ans, des lettres calligraphiées, recouvertes de toile émeri, dans le sens de l’écriture. Il a plaisir à répéter ce geste, les yeux fermés.

      Quand la maîtresse fait voir et toucher la lettre de l’alphabet, les sensations visuelles, tactiles et musculaires, interviennent simultanément, l’image du signe graphique se fixe alors en un temps bien plus bref que la seule image visuelle par les méthodes ordinaires. La mémoire musculaire est plus tenace chez le petit enfant, écrit encore Maria Montessori. Ces images sont associées aux sensations auditives de l’alphabet. L’enfant devra savoir comparer et reconnaître les figures en entendant les sons qui y correspondent. Il devra savoir prononcer le son correspondant aux signes graphiques. « La lecture et l’écriture sont mêlées embryonnairement, écrit encore Maria Montessori. Quand on présente la lettre en émettant le son, l’enfant en fixe l’image avec son sens visuel et en même temps, avec son sens tactile et musculaire ».

      En s’inscrivant dans la tradition sensualiste, Maria Montessori est amenée à décrire les liaisons qui s’établissent au cours de l’apprentissage. L’aspect individuel de sa pédagogie la raccorde, sans référence de sa part, à la conception républicaine de l’institution des enfants. En effet, l’enseignement élémentaire s’adresse à des individus, il suppose l’individualisation de la pédagogie, et s’inscrit ainsi dans le projet républicain (7) : « Par l’instruction, écrivait Marie Jean de Condorcet, la raison de chacun s’éduque et fait apparaître la conscience du bien commun, la citoyenneté devient le développement, et non la négation de l’individualité ». Condorcet écrivait encore : « l’instruction s’adresse à chacun dans l’école et non à des groupes « . Là s’arrête la ressemblance avec Maria Montessori. Jean Louis Poirier (8), parlant de la IIIe République, écrit à propos de l’enseignement élémentaire : « L’école est le lieu où l’on s’élève à l’abstraction et où le savoir s’acquiert à partir de ses éléments selon l’ordre des raisons ».

 

Références

(1) Jean de la Viguerie, L’institution des enfants. L’éducation en France, 16e-18e siècle, Calmann-Lévy, 1978.

(2) . Giolitto, Histoire de l’enseignement primaire au XIXe siècle. T.I L’organisation pédagogique et T.II Les méthodes d »enseignement, Nathan, 1983.

(3) Nouveau Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Hachette, 1911.

(4) Méthode Cuissart, Enseignement pratique et simultané de la lecture de l’écriture, de l’orthographe et du dessin, Paris, Librairie Picard et Kaan, 8Oe éd.

(5) Pauline Kergomard, L’éducation maternelle à l’école, Hachette, 1974.

(6) Maria Montessori, Pédagogie scientifique, Desclée de Brouwer, 1952.

(7) La République et l’école. Une anthologie, Presse Pocket,1991 Textes choisis par Charles Coutel. Voir le chapitre premier : »La République institutrice du peuple ».

(8) La République et l’école, op. cit. voir p.68.

(9) La République et l’école, op. cit. voir le Chap. 3 : »La République enseignante et les savoirs élémentaires ».

(10) F. Lurçat et L. Lurçat, Le désastre de la lecture, Esprit, février 1989. Ce texte est repris dans : F. Lurçat, L’autorité de la science, Paris, Cerf, 1995.

(11) F. Buisson , Dictionnaire pédagogique, Paris, Hachette, 1911 (première éd. 1882).

 

 
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